Emmanuel Macron : L’hallucination collective et le crépuscule d’un modèle.

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L’hallucination collective

Voilà, c’est déjà la rentrée, pour cette 2ème année du mandat Macron. Après une trop courte pose estivale parlementaire sur fond de feuilleton politico-judiciaire avec l’affaire Benalla, les sujets politiques reviennent dans l’actualité et vont s’enchaîner très vite d’ici la fin de l’année (assurance chômage, retraites, réforme des institutions…). Il est donc encore juste temps de se poser 5 minutes et de prendre un peu de recul, pour une courte analyse de la situation politique en cette rentrée 2018, un an et demi après un séisme qui a vu émerger de nouveaux mouvements politiques et un président « hors des partis ».

Dans mon dernier post du mois d’août (Le gouvernement pris au piège de son système), j’avais employé une expression empruntée à Emmanuel Todd, « l’hallucination collective du macronisme », concernant les classes moyennes supérieures. J’en profite pour dire qu’E. Todd est un chercheur que j’apprécie particulièrement pour son travail et ses analyses politiques, même s’il a visiblement décidé de se mettre à la retraite du débat politique. Chacun peut en effet avoir son avis sur sa façon de présenter ses travaux et ses prévisions mais il est un chercheur qui a le don de nous mettre le nez sur des éléments que l’on ne verrait pas toujours autrement et qui, pourtant, devraient avoir une incidence importante sur notre façon de réfléchir, d’observer la société et de penser l’avenir.

Ses derniers travaux, dans « Le mystère français » par exemple, écrit en collaboration avec le géographe Hervé Le Bras, ou dans son dernier livre « Où en sommes-nous ? », nous montrent comment les modifications des structures familiales mais aussi l’évolution du niveau d’éducation et de formation ont pu transformer profondément les comportements sociaux et politiques et comment, depuis une cinquantaine d’années, la « petite bourgeoisie » (la classe moyenne supérieure) a pu s’émanciper et reprendre le pouvoir aux classes populaires (la classe ouvrière en particulier), qui avaient pu, à l’issue de la guerre de 39-45, imposer une certaine idée de la République, autour de valeurs telles que la générosité, la fraternité, l’universalité, en étendant le champs des services publics pour défendre l’intérêt général et en mettant en place un système de Sécurité Sociale reposant sur le principe suivant : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ».

Après une transformation sociale et démographique importante, intervenue un peu partout dans le monde occidental depuis les années 1960, due en particulier à l’évolution du niveau d’études et de qualification (des centaines de milliers de nouveaux diplômés d’études supérieures alors qu’ils n’étaient jusque-là que quelques milliers), s’est développée de manière importante une nouvelle catégorie sociale de cadres moyens et supérieurs qui, en France, se sont majoritairement concentrés autour des grandes métropoles.

Ces catégories sociales se sont alors peu à peu « autonomisées », vivant dans certains quartiers où les prix des logements se sont envolés, rejetant les catégories moins favorisées vers des quartiers plus abordables, stimulant le phénomène de « ghettoïsation ». Aux Etats-Unis, le phénomène s’est produit à l’inverse, les milieux favorisés se concentrant dans des banlieues huppées laissant des quartiers très pauvres dans les centres villes.

Par conséquent, après une longue période où un sentiment d’égalité, mêlé de progrès social régnait (en gros la période des trente glorieuses), a succédé une période de séparation sociale qui progressivement, additionnée à de nouveaux comportements individualistes, a conduit une partie de la population à vouloir se mettre à l’abri économiquement, conservant ses « gains » acquis sur la base des études, et cela, aux dépens des autres catégories sociales qui n’ont pas bénéficié de ces mêmes études supérieures. D’une idée de base de progrès social (l’augmentation des niveaux d’études), avait donc germé progressivement dans les années 70, une nouvelle fracture sociale.

Par ailleurs, comme le disait très bien Frédéric Lordon dans « Capitalisme, désir et servitude », les classes moyennes supérieures ont commencé à se sentir « symboliquement » du côté du capital, pensant qu’ils pouvaient tirer les bénéfices d’une politique libérale en faveur du capital, faite de réduction des dépenses, de diminution des services publiques et de baisses d’impôts. Cependant, malgré des salaires sensiblement plus élevés (2 à 3 fois) que ceux des classes populaires, ces catégories sociales un peu privilégiées sont restées matériellement plus proches de la situation du prolétariat, que de celle des grands actionnaires. En effet, tous les travaux d’analyse réalisés sur le sujet (dont ceux de Thomas Piketty) ont montré que les politiques libérales menées un peu partout dans le monde n’ont réellement bénéficié qu’à une part infime (~1%) de la population et n’ont fait que creuser les inégalités. Aujourd’hui encore, les réformes Macron de transformation de l’ISF et du prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital n’ont profité qu’au 1% de la population dont la fortune atteint plusieurs millions d’euros.

Lors des dernières élections présidentielles, cette catégorie sociale a donc largement contribué (avec les retraités) à élire M. Macron à la tête de l’État, pour certains sans doute par intérêt individuel, pour conserver une situation personnelle confortable, et d’autres, le pensant capable, probablement sincèrement, de réussir là où tous les autres avaient précédemment échoué, à savoir relancer l’économie, relever le niveau de vie et diminuer le chômage, et ce, même si le programme politique qu’il proposait ressemblait fort à ce qu’avaient déjà proposé les Socialistes et les Républicains avant lui.

Pratiquement un an et demi après son élection donc, cette hallucination collective est en train de se dissiper. Ne revenons pas sur les explications politiques qui aboutissent à des résultats inexistants, nous aurons d’autres occasions d’y revenir. Mais il semble enfin, dans toutes les enquêtes d’opinion de rentrée, que l’ensemble des catégories sociales commencent à s’apercevoir que les conséquences et les résultats de la politique libérale de ce gouvernement seront identiques à ceux des gouvernements précédents, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Et ce n’est pas son dernier plan au rabais de lutte contre la pauvreté (on y reviendra) qui changera quoi que ce soit à ce bilan.

Alors, que peut-on en conclure, au regard de la situation mondiale actuelle ?

Le crépuscule d’un modèle

Emmanuel Todd décrit également un monde en phase d’inversion de polarité, en cette fin de 2ème décennie. Au niveau mondial, selon Todd, les principaux pôles du capitalisme mondialisé libéral que constituaient les États-Unis et l’Angleterre depuis les années 80 et dont l’origine se situe pour lui, comme vu précédemment, dans l’évolution du niveau d’études, entamée dans les années 60 aux Etats-Unis, ont basculé récemment dans une période de remise en cause interne de ce système d’échange ultra-libéral, avec d’un côté, l’élection de Donald Trump aux États-Unis (mais aussi la montée en puissance à la gauche du mouvement démocrate de Bernie Sanders) et de l’autre le Brexit, voté par référendum en Angleterre.

Face à cela, des pays dans lesquels la structure familiale dominante de type patriarcal et autoritaire n’avait jusque-là jamais permis au système libéral de s’imposer, comme l’Allemagne ou la Chine, se veulent aujourd’hui les chantres du libéralisme et du commerce mondialisé.

Entre les deux finalement, la France, avec un temps de retard sur ses voisins européens, s’est choisi en 2017 un Président libéral, en tout cas, jouant parfaitement le jeu de l’ordo-libéralisme européen à l’allemande.

Mais là aussi, E. Todd explique que ce président n’est que le produit « abouti » de l’évolution du niveau d’éducation qui a amené, au cours de la fin du 20ème siècle, 80% d’une classe d’âge au Baccalauréat et environ 40% à des études supérieures (2/3 sur les cursus longs de 5 à 8 ans et 1/3 sur les cursus courts de 2 et 3 ans). Cette dernière catégorie, dont le vote s’est majoritairement porté sur le candidat libéral, est peut-être en train de vaciller, tout du moins, elle commence peut-être à douter de l’efficacité de la politique mise en œuvre, que ce soit au niveau individuel ou collectif. Serait-ce le début de la fin, la fin d’un monde, le crépuscule du modèle ultra-libéral ?

E. Todd nous dit par ailleurs que les évolutions démographiques importantes que nous venons de connaître en Europe, ces dernières décennies, ont des conséquences sur la capacité révolutionnaire de nos sociétés, avec une population plus âgée qui aurait donc moins de velléité à se révolter. Il n’est certes pas évident de faire le choix d’une rupture radicale avec un modèle que l’on connaît depuis des années, quoi qu’il nous en coûte ! Lordon appelle ça les « asymétries de la peur », à savoir le mécanisme par lequel on est toujours porté à préférer sa « merdouille connue » (je cite) à un saut dans l’inconnu, quoi qu’il soit prometteur, parce que ça reste l’inconnu. Et ce d’autant plus pour une population installée dans un certain confort.

D’où le rôle majeur du militant politique : aider à la prise de conscience de la situation politique et convaincre de l’utilité et de l’intérêt d’une révolution, tout du moins d’un changement radical de modèle, voire de son inéluctabilité. A nous de convaincre donc, toutes les générations, y compris les moins enclines à la révolution, que ce modèle libéral, appliqué depuis 30 ans, est à bout de souffle, ce que l’on constate désormais chez nous, après un an et demi à peine de gouvernance macroniste et après un quinquennat précédent d’agonie, déjà extrêmement laborieux.

D’ailleurs, en cette période de rentrée, tout a un parfum de fin de règne pour le roi jupitérien : Affaire Benalla, révélatrice du mépris du peuple de la part du pouvoir politique, dans ce monarchisme absolu qu’est devenue la 5ème République, résultats économiques et sociaux en berne, preuve que tous ces « efforts » absurdes demandés au peuple français ne servent à rien d’autre qu’à enrichir davantage les plus riches (car cette théorie du ruissellement et des premiers de cordée ne fonctionne pas!) et enfin, signal de fin de « l’illusion écologique », avec la démission de Nicolas Hulot, qu’un gouvernement libéral pourrait avoir une once de résultat sur le plan environnemental. Il s’est prouvé à lui-même, l’hypothèse qu’il avait émise bien avant sa participation à ce gouvernement : le modèle libéral est et restera définitivement incompatible avec la défense de l’environnement, la lutte contre le réchauffement climatique, contre la perte de biodiversité, contre la pollution des sols et des océans etc.

Mais ce moment de fin de règne, de crépuscule du modèle libéral, de la fin d’un monde du passé en somme, est aussi un moment de profonde gravité. A l’heure où notre monde se trouve confronté au plus grand défi écologique que l’être humain ait jamais connu, à l’heure où la situation sociale est de plus en plus difficile pour une part importante de la société (près de 9 millions de personnes en situation de grande pauvreté), la question qui se pose désormais est en effet : quel sera le prochain modèle vers lequel le peuple français se tournera, pour tenter de résoudre les problèmes qu’il connait au quotidien ? Un modèle basé sur la peur et le rejet de l’autre ou bien le modèle que nous proposons, basé sur un humanisme social et écologique ?

Poursuivons donc le travail d’explication et de décryptage de la politique de ce gouvernement, du fond de ces « contre-réformes » et de leurs conséquences sur notre société et sur la vie des gens. Et peut-être qu’un jour prochain, nous pourrons dépasser tous les obstacles évoqués par E. Todd, inverser la donne et redonner au peuple le goût du bonheur.


Stéphane Vidal